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Les seuls dessins que je garde : ceux de mon carnet de voyage. Pour info c'est du stylo bille et de l'aquarelle...
Pourquoi s'obstiner ? Jour après jour. Quel espace me faut-il combler, quel désespoir, quel bonheur, quelles inquiétudes ? Qu’est ce qui fait qu’une envie, une frustration, un déséquilibre passager, se transforment systématiquement en un irréversible besoin de peindre ? Je ne parle pas de dessiner, d’élaborer, de fixer sur papier le temps T d’une réalité fugace. Je ne parle pas davantage d’un pseudo désir artistico social de reconnaissance. Non, depuis toujours il ne s’agit que d’une chose : PEINDRE. De cette pulsion de peinture.
Ça se passe le soir, quand je rentre chez moi.
Sitôt passé le pas de la porte l’odeur de papier humide et de colle vinylique me tartine les narines. Les papiers tous accumulés, répertoriés, classés, appellent l’exécution rapide de la déchirure.
Il reste souvent une toile sur le « bûcher », prête au sacrifice. Encore blanche elle me regarde, attendant une fin toute proche.
C’est alors le temps de la découverte, de la réflexion, du silence.
Nous nous tournons autour, flairant le moindre défaut à la surface. L’instant est fugace au cours duquel une ombre se transforme en corps humain, en grotte, en paysage.
L’homme de la préhistoire, j’en suis sûre, devait peindre de cette façon. Le support fait naître l’idée puis la ligne puis le contour. La bosse sur la roche fait naître le trait, puis l’ovale, puis le ventre, puis le bison, puis le troupeau de bison…
C’est juste à ça que sert le dessin, juste à ça : délimiter un territoire. A compter de ce moment il existera une frontière, une lisière : ce qui est dedans et ce qui est dehors. Ce qui est forme et ce qui est fond. Tout tournera autour de ça.Selon le secteur investi par le dessin, une composition plus complète sera nécessaire. Le personnage devra s’entourer de lignes, de structures, de charpentes pour ne pas tomber tout en bas.
Une fois attaché, ligoté dans un réseau de fils, telle une mouche dans la toile d’une araignée, la trame est posée, le dessin est fini : place au CARNAGE !!!
Je n’ai pas une paroi rochJeuse à ma disposition, comme l’homme de Lascaux donc j’en crée une.
Le plus dur après cette excitation là, ce début plein de promesses, c’est qu’il faut arrêter.
C’est très dur, de s’arrêter. Regarder le résultat du collage ne sert à rien. La colle blanche que j’utilise cache les ridules.
Le papier est mouillé, transparent, brillant. Le dessin, dessous, est caché. La toile, à ce moment là est un
champ de bataille. Je fini donc par laisser mon « œuvre » là, sur le sol, agonisant, et pourtant en devenir. Rien ne peut plus être fait : juste dormir, mais c’est
difficile.
Je lave mes mains, toutes collantes. Je lave les traces sur mes mains. Je tente de ranger. Je tente de me coucher sans penser au crime que je viens de commettre.
Au moins deux jours passent. La colle sèche doucement. La surface se tend peu à peu. Elle devient rigide et presque satinée. Je passe parfois un coup de séchoir pour accélérer le processus. J’aime bien ça. Le contact des doigts sur lpapier, à chaud, ajoute une sorte de patine. Révélant une stratigraphie en partie volontaire, en partie hasardeuse. Je m’émerveille toujours de l’imprévu, de ce qu’une superposition entre deux épaisseurs peut donner. C’est une sorte d’alchimie, de danse sensuelle qui permet la naissance d’un terrain.
Un terrain, oui, un territoire. La toile sèche c’est ça. Un terrain de jeu ouvert à de multiples possibilités. Lorsque tout a séché, lorsque l’eau a fini son œuvre et s’est définitivement envolée alors je touche, je frôle, je scrute, j’examine. Rituel magique, dialogue ésotérique, je cherche.
Nous en sommes déjà à 3 couches et la peinture proprement dite n’a pas commencée !!!
Parfois elle commence le lendemain. Parfois ça prend des mois.
Mais quand je prends enfin le pinceau et l’acrylique les moments qui suivent sont des moments d’intense émotion. C’est un plaisir immense de voir, peu à
peu,les irrégularités de la surface, une image en train de
naître.
Un petit pinceau d’abord, et la première chose que je
peins est toujours un visage. Plus précisément les yeux d’un visage. Je commence toujours par ce minuscule détail là. Car il donne vie à tout le reste. Puis le regard s’entoure d’un corps, puis le corps s’entoure d’un paysage, puis le paysage se fragmente
de détails et de végétation.
Normalement lorsque toutes ses étapes se sont bien déroulées, la toile est terminée. Mais parfois, je laisse tout en plan, et je termine des mois plus tard…
Alors pourquoi ce blog ?
Parce qu’écrire c’est éclaircir des idées, s’interroger, prendre le temps et le recul qu’une discussion ne permet pas.
Créer une image demande du temps, il faut d’abord voir, comprendre, digérer les odeurs et les influences. Ce n’est pas un travail de l’immédiateté, pour certains grands artistes oui, mais pas pour moi.
J’ai besoin d’énormément de temps avant de prendre un pinceau et de réfléchir aux basiques notions de constructions, de couleurs et de représentations. Ma tête doit d’abord accumuler tout un tas de sensations. En fait je peux peindre quand tout cela déborde. Je vide le trop plein.
Ce n’est pas douloureux ou problématique, je n’ai pas un rapport supplicié avec la peinture, c’est comme une longue maturation qui permet ensuite quelques mois de plaisir intense, de mise à plat, de restitution jouissive.
Alors l’écriture me semble un relais indispensable pour « ordonner », comprendre, réaliser plus rapidement vers quel chemin on se dirige. Pourquoi une écriture « publique » ? par ce que je sais que tous les artistes jeunes ou moins jeunes passent par des moments de doute, et les échanges peuvent être salutaires. Par ce que je connais pleins de « non artistes », qui se posent tout un tas de questions sur la création, qu’est ce qui fait qu’une personne fabrique, invente et d’autres non ?
Donc discutons, échangeons et rendons à l’art sa place auprès des gens et du quotidien.